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Mon
parcours d'auditeur de phonogrammes aura
été et sera fait d'heureuses
surprises, de déceptions, toujours
passagères, et de bouleversements
profonds et, sûrement, définitifs.
Celui crée par l'écoute
d'un enregistrement(2) édité
par Sony Classical en 1992 fut aussi soudain
que stupéfiant.
Tout d'abord un titre : Die Verklärte
Nacht, la nuit transfigurée
; la nuit m'a toujours séduit,
mère du ciel et de la terre pour
les Grecs, elle représente aussi
la liberté de l'inconscient,
l'ouverture vers le renouveau, l'inconnu.
Esthétiquement, mon intérêt
naissant pour la musique dite de chambre
ne pouvait qu'être capté,
a priori, par un sextuor à
cordes. L'écoute de cette œuvre
me remplit alors d'une joie indéfinissable,
d'un certain bonheur, douce ivresse due
au parfum auditif de tolérance
que dégage cette musique - malheureusement
réduite par notre langage et notre
continuelle quête de sens matérialisé,
sinon irrémédiablement inexistant,
à l''expressionnisme du compositeur
viennois. Elle me donna une des clés
pour ouvrir une porte sur un vaste champ
de désirs et d'envies utopiques
qui m'étaient alors inconnus. Un
passage. Passage, pour Schönberg,
d'une écriture post-romantique
vers, ce qui n'est pas encore, le dodécaphonisme.
Mon besoin d'en savoir plus sur l'homme
me fit lire quelques ouvrages et j'appris
que lorsque Schönberg présenta
sa pièce à une société
de concerts pour une exécution
publique, celle-ci fut refusée
« sous prétexte que l'on
y trouve un accord de neuvième
dans un renversement qui n'existe
pas(3). (Et Schönberg d'ajouter
: "Donc pas d'exécution
non plus, puisque l'on ne peut évidemment
pas exécuter quelque chose qui
n'existe pas.")(4)»
Je n'ai jamais eu de respect pour le pouvoir,
et, comme Louise Michel,
je le crois maudit. Cette histoire est
très représentative de l'utilisation
du pouvoir - on peut la décliner
à tous les niveaux de nos belles
démocraties libérales. Pouvoir
de décision incontournable, absurde
et fasciste. Ces mêmes fascistes
qui pousseront Schönberg à
quitter l'Allemagne en 1933.
L'intolérance est l'arme absolue
du Pouvoir. Créée par ce
dernier, elle éduque chez nous
la peur de l'Autre en encourageant les
doctrines fondées sur la loi et
l'ordre. Un pouvoir qui uniformise, sépare,
prime, note, interdit, dirige, exige,
minimise, accorde.
Il devint alors évident que ma
maison d'édition (projet, à
l'époque, à l'état
d'embryon) porterait ce nom, en hommage
à une œuvre, à un art,
à un homme, et, désormais,
ce serait pour moi le symbole fort du
refus d'une logique commerciale
et sociale.
Avant de conclure, je voudrais revenir
sur cette idée de passage.
Ce n'est pas en rajoutant un S
au mot musique que l'on prouve son éclectisme,
bien au contraire, on sépare pour
mieux contrôler sous prétexte
de pluralité (mot très à
la mode au sein du Pouvoir). Il existe
en revanche différentes manières
d'appréhender la musique et la
nuit transfigurée (le label)
veut déterrer les liens(5) , créer
des espaces, des passages entre ces diverses
approches.
Schönberg a souvent été
considéré, à tort,
comme avant-gardiste. L'avant-garde n'est
pas intéressante car elle ne reste
qu'une garde, même avancée,
et donc conservatrice. Le questionnement
est bien plus passionnant(6), le passage,
donc, entre notre savoir actuel et futur,
semblable au moment précis où
l'on tombe amoureux et que l'on espère
que l'Autre l'est (peut-être) aussi
de soi, avec cette pointe de doute indispensable
à la Beauté
des jours à venir.
Thierry Mathias
1 - pourparlers,
édition de minuit
2 - Schönberg, verklärte nacht,
op.4 par le julliard string quartet,
walter Trampler
et yo-yo Ma.
3- c'est moi qui souligne
4- rené Leibowitz, Schönberg,
édition du seuil
5 - "n'oublions pas que cette séparation
- entre écriture et improvisation
- est artificielle et récente. Il
s'agit toujours de pratique musicale"
hélène Breschand, in ourobouros,
françois Rossé, LNT
6- Je préfère les questions
aux réponses. L'interrogation est
essentielle, en revanche tout le monde a
réponse à tout. Il est facile
d'avoir les réponses plutôt
que poser les questions. |